sabato 27 novembre 2021

Francia
Abus sexuels dans l'Église : un rapport d'intellectuels catholiques pointe les failles et les biais de la commission Sauvé

-Abus sexuels dans l'Église: un rapport d'intellectuels catholiques pointe les failles et les biais de la commission Sauvé (Jean-Marie Guénois, Le Figaro)
- Jean-Marc Sauvé: «rien dans le document de l’Académie catholique ne remet en cause l’analyse de la Ciase» (Céline Hoyeau, La Croix)
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Abus sexuels dans l'Église : un rapport d'intellectuels catholiques pointe les failles et les biais de la commission Sauvé
(Jean-Marie Guénois, Le Figaro) Ils sont huit mais pas des moindres. Tous sont membres de l'Académie catholique de France, une instance non liée à l'Église mais créée en 2008 par des laïcs pour fédérer des intellectuels, des scientifiques français de tous les domaines du savoir se reconnaissant dans cette confession chrétienne.
Ces huit osent aujourd'hui se lever pour critiquer sans polémique mais en profondeur le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (CIASE) publié le 5 octobre à Paris.
Une étude critique
Tout y passe. La méthodologie statistique tout d'abord qui a conduit la commission Sauvé, du nom de son président, à passer de «171» personnes réellement sondées et affirmant avoir été victimes d'un prêtre ou d'un laïc catholique, à l'étonnant chiffre de «330.000» victimes abusées par des clercs ou des laïcs travaillant pour l'Église. Les «préjugés» de nature «idéologique» ensuite contre la théologie catholique témoignant d'une «hostilité» et d'une profonde méconnaissance de l'Église par l'équipe de la CIASE avec des recommandations sortant souvent du «champ de compétences» initialement fixé par la Conférence des évêques qui a commandé et financé ce rapport. Une étude juridique au cordeau, enfin, à propos de la fameuse «responsabilité» collective de l'Église face à un phénomène «systémique» qui semble «confondre», assurent les auteurs, la «solidarité» due aux victimes avec la «responsabilité» des évêques.
Le Figaro publie en exclusivité et en intégralité le document de quinze pages signé par huit membres de l'Académie catholique de France (1), texte très accessible qui est la première étude critique systématique du rapport de la CIASE, publié à grand renfort de communication et avec la prétention d'être une référence définitive des phénomènes de pédocriminalité dans l'Église catholique.
Personne, ou très peu, avait alors osé émettre des critiques au moment de sa publication le 5 octobre. La Conférence des évêques - publiquement humiliée lors de la mise en scène de la présentation publique du rapport, comme aucune institution ne l'aurait été - l'a totalement avalisé. Lors de son assemblée plénière à Lourdes, début novembre, les évêques ont même confirmé, sans aucun accent critique, le rapport Sauvé, en adoptant la plupart des mesures préconisées et en le citant comme une référence indépassable.
Cette étude de huit membres éminents de l'Académie catholique de France, dont Hugues Portelli, son président, et le philosophe Pierre Manent, sans être un document officiel de cette instance, a déjà joué un rôle décisif. Sans elle, et d'autres interventions, le pape François n'aurait pas annulé – officiellement « reporté » – l'audience qu'il avait prévu d'accorder, avec l'appui de la Conférence des Évêques, à Jean-Marc Sauvé et toute l'équipe de la CIASE, le 9 décembre prochain à Rome. C'est le signe objectif d'un mécontentement certain à Rome et surtout d'une lourde déception précisément sur les failles du rapport de la CIASE mises à jour par cette étude. Déconvenue d'autant plus cuisante que l'impact international du rapport CIASE a été puissant et qu'il fut même publiquement salué par le pape le 6 octobre, qui n'en avait pourtant encore rien lu.
D'où l'enjeu de ce document. Il n'est qu'un commencement car les auteurs promettent d'approfondir encore ce travail de confrontation intellectuelle pour nourrir un débat qu'ils appellent de leurs vœux, en affirmant que cette démarche est également due aux victimes. Ce débat apparemment tardif aurait certainement dû déjà avoir lieu, mais la Conférence des Évêques de France, littéralement assommée début octobre par la charge médiatique du chiffre «330.000» - une estimation du nombre de victimes aujourd'hui ouvertement discutée - n'avait eu ni le courage, ni les ressources, de le mener.
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» Lire le rapport dans son intégralité
Les huit auteurs du rapport :
Père Jean-Robert ARMOGATHE, Directeur d'études émérite à l'EPHE, Membre de l'Institut
Père Philippe CAPELLE-DUMONT, Professeur de théologie Université de Strasbourg
Jean-Luc CHARTIER, avocat à la Cour
Jean-Dominique DURAND, Professeur émérite à l'Université Lyon III,
Yvonne FLOUR, Professeur émérite à l'Université Paris I
Pierre MANENT, Directeur de recherche émérite à l'EHESS
Hugues PORTELLI, Professeur émérite à l'Université Paris II, avocat à la Cour
Emmanuel TAWIL, Maître de conférences à l'Université Paris II, avocat à la Cour 
 
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Jean-Marc Sauvé : « rien dans le document de l’Académie catholique ne remet en cause l’analyse de la Ciase »
(Céline Hoyeau, La Croix) Huit membres de l’Académie catholique ont envoyé cette semaine au président de la Conférence des évêques de France, Eric de Moulins-Beaufort, ainsi qu’au nonce à Paris, un long texte très critique du travail de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase). Son président, Jean-Marc Sauvé, réagit à ce texte, qui a été transmis confidentiellement au Vatican.
Comment avez-vous réagi au document rédigé par des membres de l’Académie catholique, critiquant le rapport de la Ciase sur les abus sexuels dans l’Église ?
Jean-Marc Sauvé : Je m’attendais à des attaques contre le rapport de la Ciase et donc je ne suis nullement surpris. Je les pressentais plus précoces et très fortes, en particulier des milieux traditionalistes. C’est venu de l’Académie catholique.
La critique de notre rapport est bien sûr légitime. Je l’ai écrit dès son avant-propos. Mais dans ce cas, j’éprouve des sentiments de tristesse, et même d’affliction, car je suis moi-même membre de cette Académie. Les règles du procès équitable et la simple confraternité auraient pu justifier des échanges préalables, si ce n’est un débat contradictoire. Rien de ce qui s’est passé n’a été élégant, ni loyal, même si je respecte infiniment tel ou tel des signataires.
Il y a le rapport de l’Académie et le message de transmission de ce rapport aux autorités de l’Eglise. Le rapport n’est pas spécialement aimable, mais son message de transmission qui reste secret est un tissu d’attaques venimeuses assorties d’une injonction à l’Eglise de ne rien faire « aussi bien en termes de réparation morale et indemnitaire qu’en termes de modification des comportements ou des règles si la vérité objective n’est pas établie ».
Cette injonction est particulièrement inconvenante au regard des décisions déjà prises par l’Eglise et de la modestie de l’argumentation de ces membres de l’Académie catholique. C’est aussi une insulte aux victimes. Les signataires de ce texte ont procédé conformément au pire d’une certaine culture catholique, c’est à dire secrètement, sans débat contradictoire et en faisant d’abord de la dénonciation aux autorités. Je le dis d’autant plus volontiers qu’Hugues Portelli m’avait invité mi-septembre à rendre compte du rapport de la Ciase devant les membres de l’Académie le 14 octobre, invitation qu’il a finalement reportée sine die, et sans réelle explication, peu de temps après que j’ai répondu positivement.
Quel est le but de cette démarche, à votre avis ?
Faire échapper l’Église à des indemnisations douloureuses et à des réformes qui sont nécessaires et profondes. Les signataires de ce texte insinuent que la Ciase est mue par un agenda idéologique, inversant et dénaturant complètement les choses. En réalité, c’est pour disqualifier nos conclusions qui les hérissent que les auteurs cherchent à déstabiliser notre état des lieux.
Dans cette affaire, il y a une première victime, l’Église qui est frontalement attaquée, alors qu’elle a pris des décisions courageuses en créant la Ciase, en lui laissant une complète liberté, puis en prenant des décisions sans précédent en novembre. La deuxième victime, ce sont les personnes qui ont subi des agressions sexuelles, qui sont niées, méprisées et prises en otage en dépit de quelques précautions oratoires. La troisième victime, c’est le service de la vérité et, ultimement, c’est l’Académie catholique elle-même qui est confrontée à une vague de démissions sans précédent et qui fait tout pour devenir un groupuscule.
Êtes-vous inquiet, sur le fond, des critiques adressées à votre rapport ? Comment comptez-vous y répondre ?
Rien, dans ce document, ne me paraît de nature à remettre en cause l’analyse de la Ciase et, en particulier, l’opinion de ceux de ses membres qui escomptaient des résultats différents de l’enquête en population générale – c’est-à-dire un nombre moins important de victimes... En disant cela, je parle de moi en premier lieu. Il faut avoir l’humilité de reconnaître des faits que vous n’attendez pas et qui ne vous plaisent pas.
Cela, nous le démontrerons. Je travaille en ce moment avec mes collègues à une réfutation aussi complète et précise que possible du document de l’Académie catholique. Dans l’immédiat, j’invite cette Académie à entreprendre sans délai, avec toutes les garanties scientifiques requises, une étude sur les violences sexuelles dans notre société et dans l’Eglise catholique en particulier. J’attends avec sérénité ses résultats.  (La Croix)